Après la saga du bonnet comté en laine comtoise que nous avions relaté dans nos colonnes en avril 2025, intéressons-nous aujourd’hui à l’oreiller 100% laine comtoise confectionné par l’entreprise familiale Jura Textiles à Orchamps dans le Jura.
Premier test grandeur nature : la Foire comtoise en 2023 avec une vingtaine d’oreillers proposés à la vente. « On m’avait prévenu que le monde du textile est un monde de requins avec une concurrence énorme, mais nous avons eu de bons retours des consommateurs. » De quoi donner l’élan nécessaire à Cyril Roussel, président du syndicat ovin franc-comtois et éleveur ovin à Rouhe, pour porter l’aventure en suscitant l’adhésion des éleveurs et en développant plusieurs partenariats.
L’idée avait germé en septembre 2022, lors d’un congrès de la FNO dans le Massif Central avec la visite du centre de lavage de laines du Gevaudan. Quelques mois plus tard, le syndicat ovin fait un essai de lavage de laine sous le nom « Eleveurs ovins ».
Le premier chargement de laine part du Doubs vers le Massif Central grâce à un camion prêté par l’Intermarché de Quingey auquel Cyril Roussel vend ses agneaux. Une tonne de laine lavée plus tard, cette fois c’est Franche-Comté Elevage qui prête un camion pour remonter à nouveau une deuxième tonne de laine, en provenance de Haute-Saône.
Ce premier galop d’essai donne naissance à l’association « Les éleveurs ovins francs-comtois » qui regroupe 250 éleveurs pour environ 35 000 brebis, afin de rassembler ses forces et d’être un peu plus représentatif, quand la Côte d’Or en dénombre 45 000 et la Saône-et-Loire 60 000.
« Notre association propose un projet dans l’air du temps : production locale, soutien des agriculteurs, matière écologique… Trois banques nous ont suivi car nous connaissions le point faible du projet : engager des charges avant d’avoir un retour de trésorerie. Nous avons pu prendre ce risque grâce à ces partenariats ».
Tester la vente
Aujourd’hui l’association a passé le cap de construire sa mini-filière et entame une nouvelle étape : tester la vente.
Printemps 2025, la participation à la Foire Comtoise à Besançon confirme que l’intuition est la bonne : 630 articles sont vendus en une semaine, de la simple semelle en laine, en passant par les tapis de souris, les pots à crayons, les articles de cuisine, les chaussons, les oreillers, les couettes…. « Nous avons fait 21 000 euros de recettes pour 19 000 euros de charges, avec encore du stock à vendre. Nous avons compris qu’il fallait réajuster nos prix », explique Cyril roussel. Une étude de marché commandée par l’association montre que les couettes (3kg de laine) et les matelas (30 kg) sont intéressantes en termes de volume mais représentent un prix élevé. Les semelles nécessitent de commercialiser d’importants volumes pour faire un bénéfice. Conclusion : l’oreiller, avec 1 kg de laine et un prix abordable, devient le produit phare de l’association.
100% made in France
Pour poursuivre sur la trajectoire du 100% local, - ou du moins du100% français-, Cyril Roussel contacte l’entreprise familiale Jura Textiles à Orchamps et sa présidente Renée Demon. Cette dernière, équipée de machines pour fabriquer des coussins, adhère au projet et se lance dans la confection des oreillers : la laine arrive lavée, cardée et feutrée (cardage par l’entreprise Laurent Laine et feutrage par le CAT Atelier de la Bruyère, dans le Massif central) ; elle est transformée en nappage. L’enveloppe est en en tissu, d’abord en tissu bio importé de Turquie, puis en provenance des Vosges qui possèdent encore quelques stocks de tissus fabriqués en France. La valisette est lui aussi en tissu, l’étiquette en papier et l’attache en ficelle, zéro plastique ! Avec ce slogan « une vraie laine comtoise, c’est juste fou » et le village d’origine.
Au fil des mois, l’offre s’est étoffée avec aujourd’hui huit modèles d’oreillers proposés à la vente : déhoussable ou non, carré, rectangle, ferme, souple, enfant. L’entreprise est dotée d’une plateforme en ligne et d’un magasin d’usine. Comptez un prix moyen de 54 euros pour un oreiller adulte, 450 euros pour une couette et 1250 euros pour un matelas. Mais le matériau est sain avec de nombreuses qualités dont celle d’être recyclable. Il suffit d’ouvrir l’oreiller de temps en temps et d’aérer la laine en extérieur.
La laine comme matière fertilisante
En 2024, l’association a pu créer un emploi financé à 70% par la région au titre de filière émergente, dans le cadre du projet Filaine porté par la chambre régionale d’agriculture (valorisation des laines ovines en BFC).
Une demande de subvention a également été déposée auprès du Conseil Régional dans le cadre de l’appel à projets Partenariat Européen pour l’Innovation (PEI). Il s’agit du projet Giis-Laines - Groupe d'Initiatives Innovantes en Synergie pour valoriser les laines de BFC (potentiel de 450 tonnes par an. L’objectif est de permettre la structuration de filières laines complémentaires en Bourgogne-Franche-Comté : agriculteurs, coopératives, artisans, entreprises locales, start-up, … pour, par exemple, utiliser la laine comme matière fertilisante ou support de cultures.
Cependant la laine se heurte à un classement de la part de l’Union européenne comme sous-produit de catégorie 3, ce qui est un frein pour les institutions. « Nous attendons un signe politique fort pour donner un élan à la filière laine, d'autant plus nécessaire dans le contexte actuel de baisse des prix des agneaux », estime le président du syndicat ovin franc-comtois.
Des bonnets pour les comités d’entreprise
Pendant ce temps, l’histoire continue. « 4 tonnes de laine transformée sur les 450 tonnes présentes dans la région, c’est une goutte d’eau mais nous avons initié beaucoup de choses ». Des lieux de revente sont à l’étude avec les partenaires locaux, comme les magasins Gamm Vert. Des bonnets sont proposés aux entreprises avec broderie de leur logo réalisée à Besançon (Les Tontons marqueurs). « C’est un vrai positionnement de la part de ces entreprises, comme la radio Ici Besançon, Terre comtoise ou la filière comté. En achetant nos bonnets en laine, certes plus chers, ils investissent localement », salue Cyril Roussel. L’éleveur ne manque pas d’idées et a plus d’un tour sous son bonnet ! « Des contacts sont pris pour confectionner des bonnets dans le Jura mais c’est encore trop tôt pour dévoiler le projet. » A suivre. Rendez-vous le premier weekend de février…



