Face à l’évolution rapide du climat, la gestion de l’eau devient un enjeu central pour les exploitations agricoles. Le 23 février à Boulot, la Chambre d’agriculture de Haute-Saône proposait une journée de formation consacrée à l’hydrologie régénérative, une approche qui invite à repenser l’aménagement des paysages agricoles pour mieux capter, stocker et infiltrer l’eau.
Les projections climatiques désormais disponibles dressent un constat sans ambiguïté. Selon les scénarios évoqués lors de la journée, la pluviométrie estivale pourrait diminuer jusqu’à 50 %, tandis que les précipitations hivernales deviendraient plus abondantes mais aussi plus brutales. Conséquence directe : une recharge des nappes moins efficace, une évapotranspiration accrue — estimée à près de 80 mm supplémentaires — et des étiages estivaux susceptibles de chuter jusqu’à 70 %.
« Nous sortons d’un siècle exceptionnellement favorable à l’agriculture. Luminosité, températures et pluies étaient alignées. Aujourd’hui, la pluviosité change de nature », résume Franck Chevallier, formateur et ancien agriculteur haut-marnais, graphiques à l’appui pour illustrer l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des épisodes chauds et secs, au-delà des plages de confort thermique des plantes en C3 (céréales et plantes fourragères) et des bovins. Le risque n’est plus seulement celui d’épisodes de sécheresse ponctuels, mais bien celui d’une saison sèche récurrente, avec laquelle il faudra composer pour prévoir les assolements. « En abandonnant par exemple certaines cultures de printemps là où la réserve utile des sols est insuffisante. »
Penser l’eau à l’échelle du territoire
À l’initiative de cette formation, Michel Delhon invitait dans son préambule les participants à dépasser l’approche individuelle : « Comment construire une réponse collective face aux excès comme aux manques d’eau ? » Chaque exploitation est confrontée différemment au problème, mais toutes participent au fonctionnement hydrologique d’un même territoire.
Le tour de table a rapidement illustré cette diversité d’adaptations déjà engagées. Plantation de haies, ralentissement des écoulements dans les ruisseaux, non-labour, augmentation des apports de matière organique ou implantation de couverts végétaux constituent autant de leviers mobilisés.
Dans les Vosges saônoises, Gérôme Broutchoux expérimente ainsi des dispositifs pour freiner l’écoulement de l’eau, tandis que plusieurs éleveurs travaillent sur l’adaptation variétale des prairies ou la réduction du travail du sol sur des terres devenues plus séchantes. En arboriculture, Didier Costille mise sur des porte-greffes favorisant l’enracinement profond et sur le maintien d’un couvert permanent dans les vergers. Côté maraîchage, Charline Noirot souligne une contrainte croissante : « À 5 euros le mètre cube, l’eau devient un facteur économique majeur », d’où son projet de récupération des eaux pluviales sur les serres.
Ralentir, répartir, infiltrer
Au cœur de l’intervention de Franck Chevallier se trouve une idée simple : l’eau tombe encore, mais elle ne reste plus suffisament. L’intensification et l’espacement des pluies favorisent le ruissellement au détriment de l’infiltration.
Inspirée des travaux australiens de P.A. Yeomans et des recherches américaines sur la « récolte de l’eau », l’approche dite des keylines — notion que l’on peut traduire par « lignes de force du paysage » — consiste à s’appuyer sur la topographie naturelle pour allonger le parcours de l’eau. « L’eau cherche toujours le chemin le plus court vers la rivière. Notre rôle est de ralentir ce trajet. »
Baissières implantées sur courbes de niveau, fascines, noues ou réserves collinaires permettent ainsi d’augmenter le temps de séjour de l’eau dans le paysage, sans perdre de vue la fonctionnalité (circulation des animaux, des engins de récolte…) L’objectif dépasse la seule exploitation : recharge des nappes, limitation des crues et amélioration du fonctionnement écologique global.
« On accepte parfois de perdre un peu de surface productive pour gagner en résilience », souligne le formateur, qui insiste sur une intégration préalable du paysage dans la conception d’une exploitation agricole, quelle que soit sa taille : « Comme pour une maison bioclimatique, l’architecte doit passer avant les maçons. On part du climat, puis viennent la topographie, l’eau, les accès et enfin les cultures. »
Reconstruire la réserve utile des sols
L’autre levier majeur réside dans le sol lui-même. Les travaux présentés montrent qu’une évolution profonde des pratiques peut transformer la capacité de rétention hydrique. Prairies permanentes, plantes pérennes, mycorhizes et pâturage tournant – voire pâturage régénératif - favorisent une exploration racinaire plus profonde et une structuration durable du profil cultural. « C’est un levier largement sous-estimé, bien plus efficient qu’un apport sous forme d’irrigation. »
« Ce sont les plantes qui construisent le sol », rappelle Franck Chevallier en citant les travaux du chercheur américain Jerry Glover. Dans certains cas documentés, tels un pâturage australien, la réserve utile peut ainsi passer de 55 à plus de 150 mm.
Un changement de paradigme s’esquisse alors : face à un climat qui tend vers davantage d’aridité, la priorité n’est plus seulement d’irriguer, mais de réhydrater durablement les sols et les paysages agricoles. Une réflexion appelée à prendre de l’ampleur dans les années à venir.



