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Grandes cultures : adapter la conduite sans céder à la précipitation

Les conditions météorologiques très pluvieuses contraignent à différer les opérations culturales. Crédit photo : A.Coronel/HSA
Les conditions météorologiques très pluvieuses contraignent à différer les opérations culturales. Crédit photo : A.Coronel/HSA

Depuis plusieurs semaines, les précipitations quasi quotidiennes compliquent les interventions dans les céréales d’hiver et retardent les semis d’orge de printemps. Si la prudence s’impose pour ajuster fertilisation et protection, les références techniques invitent à raisonner sereinement, dans un contexte agronomique globalement favorable mais économiquement contraint.

Depuis l’automne, la pluviométrie cumulée atteint 300 à 400 mm dans de nombreux secteurs de la région, des niveaux comparables à l’an dernier. Résultat : les sols restent fréquemment impraticables, retardant les désherbages de rattrapage et les premiers apports d’azote, traditionnellement réalisés au tallage. Les blés sont aujourd’hui majoritairement à ce stade, avec quelques parcelles précoces atteignant le décollement de l’épi.

Pour autant, les références régionales incitent à relativiser ces retards. « Pour celles et ceux qui n’ont pas pu faire de premier passage, pas d’inquiétude ! Il existe une grande souplesse dans les dates d’apport, sans impact sur le potentiel si le premier apport est décalé », rappelle Émeric Courbet, technicien à la Chambre d’agriculture de Haute-Saône. Les essais conduits en Bourgogne-Franche-Comté montrent en effet qu’un apport d’azote différé reste pleinement valorisé jusqu’au stade épi 1 cm, à condition d’intervenir ensuite dans de bonnes conditions.

Un état des cultures globalement satisfaisant

À l’échelle nationale, les indicateurs confirment un bon état des cultures. Selon FranceAgriMer, 91 % des blés tendres présentent des conditions de croissance bonnes à très bonnes, contre 73 % l’an dernier à la même date. Les orges d’hiver suivent la même tendance, avec 88 % de situations favorables. Cette dynamique témoigne d’un bon enracinement et d’un développement régulier malgré les récents excès d’eau.

En Bourgogne Franche-Comté, les reliquats azotés sortie d’hiver se situent dans la moyenne, autour de 49 unités. Une situation qui confirme l’absence de lessivage massif, même si des ajustements seront nécessaires au cas par cas. « Au prix de l’engrais, il est important de valoriser au mieux chaque unité », insiste Arvalis, qui recommande d’attendre des sols portants et une reprise de croissance effective avant toute intervention.

Désherbage et fertilisation : priorité à l’efficience

Dans ce contexte, le désherbage de rattrapage constitue souvent la première intervention à programmer. « La reconnaissance des adventices est indispensable pour choisir l’herbicide adéquat », souligne Emeric Courbet, qui rappelle qu’il est préférable de désherber avant de fertiliser. Cette stratégie évite de stimuler simultanément la culture et les graminées concurrentes, et optimise l’efficacité des traitements.

Pour la fertilisation azotée, la logique reste inchangée : intervenir lorsque les parcelles sont ressuyées et fractionner les apports. Arvalis préconise des doses modérées au tallage, généralement comprises entre 30 et 50 unités, afin d’accompagner la croissance sans excès. Dans les parcelles ayant subi une hydromorphie prolongée, une réévaluation du potentiel de rendement s’impose, afin d’ajuster la dose totale d’azote et d’éviter des investissements non rentables.

La vigilance s’étend également au soufre, particulièrement dans les sols filtrants où les pluies abondantes peuvent accentuer les pertes. Les besoins du blé sont estimés autour de 0,55 kg de SO₃ par quintal produit, avec des apports plafonnés à 40 unités.

Raisonner la protection fongique

Les excès d’eau peuvent fragiliser les peuplements et réduire leur capacité de compensation. Dans ces situations, Arvalis recommande d’ajuster les intrants à la baisse tout en maintenant une protection fongicide efficace. « Un manque de protection sur une année favorable aux maladies impactera fortement le poids de mille grains et la capacité de compensation des céréales », avertit l’institut technique.

La stratégie consiste à privilégier la protection de la dernière feuille, déterminante pour le remplissage du grain, tout en adaptant les interventions intermédiaires au potentiel réel des parcelles. La surveillance des rouilles, notamment la rouille jaune, reste essentielle dans ce contexte humide.

Incertitudes sur la rentabilité des orges

Les conditions actuelles retardent également les semis d’orge de printemps, dont seulement une partie a pu être implantée. Or le calendrier joue un rôle clé dans la rentabilité de cette culture. « Plus le semis est tardif, plus le potentiel diminue, avec une exposition accrue aux risques de sécheresse dans les stades critiques. Il faut au moins atteindre un rendement de 70 quintaux par hectare pour rentabiliser l’orge de printemps dans le contexte actuel », rappelle Emeric Courbet.

Face à cette contrainte, certains producteurs pourraient être amenés à revoir leur assolement si les conditions de ressuyage tardent à se présenter. Les cours des céréales restent en effet peu porteurs, tandis que les engrais azotés pèsent lourdement sur les charges opérationnelles.

Réactivité plutôt que précipitation

Dans ce contexte de fin d’hiver humide, la priorité reste d’intervenir au bon moment, sans céder à l’urgence. La souplesse physiologique des céréales permet d’absorber des retards d’intervention, à condition d’adapter les doses et de préserver le potentiel réel des cultures.

Entre contraintes agronomiques et incertitudes économiques, la campagne 2026 s’annonce donc comme un nouvel exercice d’équilibriste, tout en retenue sur les charges opérationnelles.