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Ambroisie : est-il encore temps d'agir ?

Cette culture de tournesol infestée d'ambroisies au stade grenaison, en bordure de la D475 au sud de Pesmes est une véritable bombe à retardement. Crédit photo : A.Coronel
Cette culture de tournesol infestée d'ambroisies au stade grenaison, en bordure de la D475 au sud de Pesmes est une véritable bombe à retardement. Crédit photo : A.Coronel

Emmanuel Brussey et Christophe Ruffoni en pays d'ambroisie. Malgré la sécheresse, l'adventice invasive s'est développée dans les chaumes, et a atteint le stade critique de grenaison.Déjà présente dans plusieurs secteurs de Franche-Comté, notamment dans le département du Jura, l'ambroisie à feuilles d'armoise colonise discrètement le territoire. En Bresse, où elle a parfois conquis des paysages entiers, les agriculteurs mesurent au quotidien le coût économique et technique de cette plante invasive. De retour d'une visite de terrain, Emmanuel Brussey lance un appel à la vigilance collective.

Le déclic est venu d'une tournée en Bresse. Emmanuel Brussey, agriculteur à Francourt et expert agricole pour les assurances Abeille, a souhaité emmener quelques collègues observer de près les conséquences d'une infestation devenue spectaculaire dans certains secteurs de Saône-et-Loire. « Je ne veux pas que dans dix ans on dise qu'on n'a rien pu faire, alors qu'on savait ce qu'il y avait à faire », résume-t-il. À vrai dire, l'ambroisie n'est pas une totale inconnue en Haute-Saône et dans les départements comtois. Des foyers sont régulièrement signalés dans le secteur de Pesmes et dans plusieurs autres communes. Mais la situation observée autour de La Frette constitue un véritable choc, peut-être un électro-choc salutaire.

Dans les chaumes, les tournières, les friches, les chantiers ou les jeunes plantations forestières, la plante est omniprésente. Malgré un été très sec, elle est bien développée et conserve un feuillage vert pâle caractéristique qui la rend facilement repérable lorsqu'on sait la reconnaître. Sa silhouette très ramifiée permet également de la distinguer des chénopodes avec lesquels elle est souvent confondue. « Depuis notre premier arrêt ce matin dans une parcelle de tournesol complètement envahie, au bord de la D475 au sud de Pesmes, j'en vois partout  ! », s'exclame Christophe Ruffoni, vice-président de la Chambre d'agriculture.

Une menace pour les cultures de printemps

Pour les agriculteurs, le problème ne relève pas seulement de l'esthétique des paysages. À Baudrières, en Saône-et-Loire, le polyculteur-éleveur Cédric Tissot décrit une pression devenue permanente : « avec l'ambroisie, on est obligés de surveiller nos champs comme les troupeaux. Il faut y aller sans arrêt pour intervenir. » Dans les cultures de printemps, l'adventice peut provoquer des pertes de rendement considérables, au point de compromettre entièrement la récolte. « ça nous est arrivé quelques fois de devoir tout broyer... », relate l'agriculteur, qui cohabite avec l'invasive depuis une quinzaine d'années. La croissance estivale de l'ambroisie à feuille d'armoise est rapide, et sa concurrence redoutable, elle semble se jouer de la sécheresse et des canicules. Plus inquiétant encore, chaque pied peut produire plusieurs milliers de graines capables de rester viables pendant des décennies dans le sol. Pour tenter d'enrayer sa progression, les exploitants multiplient les leviers : surveillance accrue, arrachage manuel dès qu'elle apparaît. « Hélas une fois qu'on a eu appris à la reconnaître, elle était déjà partout  ! » Mais aussi rotations, couverts végétaux, ainsi que moyens mécaniques et chimiques. « Il faut mettre des couverts d'interculture - quand c'est possible, pas comme cette année - et traiter, traiter... avec des doses élevées de glyphosate, 4,5 L/ha associé à 0,5 L de 2,4-D pour en venir à bout. Et encore il ne faut pas qu'elle soit à un stade trop développé, sinon elle est capable de repartir  !  »

Une stratégie qui a un coût

« ça représente un surcoût important, entre les produits, le matériel et le temps qu'on y passe », constate Cédric Tissot. Cette pression menace directement certaines cultures de printemps pourtant précieuses dans les assolements. Soja, tournesol ou maïs contribuent à diversifier les productions, à limiter certaines graminées problématiques et parfois à réduire les besoins en azote. « On a carrément un risque de déprise dans certains secteurs, ce qui va encore contribuer à faire progresser l'ambroisie », regrette l'éleveur, qui alerte aussi au sujet la dissémination involontaire de cette plante par portage, via les outils de travail du sol, les moissonneuses...

Le talon d'Achille : l'action collective

Pour Emmanuel Brussey, la lutte contre l'ambroisie ne pourra pas reposer uniquement sur les agriculteurs. Parce qu'ils connaissent leur territoire, savent qui exploite telle parcelle et passent leurs journées sur le terrain, les exploitants ont naturellement vocation à devenir les premières sentinelles face à l'invasion. Encore faut-il que les signalements débouchent sur des actions concrètes. Ils peuvent aussi sensibiliser leurs collègues, les ETA... pour les inciter à prendre des précautions pour limiter les risques de portage.

À La Frette, agriculteur et ancien maire de son village Philippe Pernot avoue avoir perdu beaucoup de son enthousiasme après des années de mobilisation. Selon lui, le manque de coordination entre propriétaires, collectivités et services de l'État a hélas bien souvent réduit les efforts entrepris à des initiatives isolées, vouées à l'échec. Les communes ont pourtant un rôle majeur à jouer. Sensibilisation des habitants, surveillance des espaces publics, entretien rigoureux des terrains communaux ou des bords de route : autant d'actions qui conditionnent l'efficacité de la lutte. « Je regrette l'incohérence de municipalités qui organisent des "corvées d'arrachage de l'ambroisie" mais ouvrent simultanément un boulevard à cette invasive en n'entretenant pas les terrains communaux dont elles ont la charge. », déplore-t-il.

Les pratiques favorables à la biodiversité, comme les fauches tardives des accotements, ne doivent pas servir d'alibi à la négligence et justifier le renoncement à toute intervention. L'État est également attendu. Alors que d'importants moyens sont mobilisés pour contrôler de nombreuses réglementations environnementales, des agriculteurs rencontrés s'interrogent sur la place accordée à la surveillance d'une plante invasive dont les conséquences économiques et sanitaires sont désormais bien documentées.

Car l'expérience bressane montre une chose : une fois installée, l'ambroisie devient extrêmement difficile et coûteuse à contenir. Elle compromet sérieusement la rentabilité des grandes cultures. Pour nos départements franc-comtois, la fenêtre de tir est là. Mais elle pourrait bien se fermer rapidement en l’absence d'une prise de conscience générale.

Dans les petits villages bressans, l'ambroisie à feuille d'armoise prospère à proximité des maisons d'habitations. Crédit photo : A.CoronelAmbroisie : un enjeu de santé publique

L'ambroisie à feuilles d'armoise ne menace pas seulement les cultures. Son pollen figure parmi les plus allergisants observés en France.

En Bourgogne-Franche-Comté, les services de santé constatent chaque année une hausse des troubles respiratoires au moment de la pollinisation, entre la mi-août et la fin septembre. Dans les secteurs fortement infestés, entre 12 et 20 % de la population peut développer une allergie spécifique. Rhinites sévères, conjonctivites et aggravation de l'asthme figurent parmi les principales conséquences.

Particularité de l'ambroisie : son pollen est relativement lourd. Les concentrations les plus importantes se rencontrent donc à proximité immédiate des foyers de production, parfois à quelques mètres seulement des habitations. D'où l'importance d'une détection précoce et d'une destruction avant floraison, afin d'éviter que le problème agronomique ne devienne aussi un problème sanitaire pour les riverains.